Aujourd’hui une des ONGs avec qui on travaille a organisé une séance d’information sur les négos qui ont lieu en ce moment entre le Gouvernement des Philippines, ou le GRP (Government of the Republic of the Philippines) et le MILF (Moro Islamic Liberation Front). Le gars qui parlait est prof à l’université d’Iligan et surtout est membre du panel de négo pour la partie gouvernementale. Sur une dizaine de représentants du GRP, un minimum de 3 viennent de Mindanao (parfois plus car ils ont des membres-invités en fonction du sujet négociés, en tout les cas ils sont toujours minoritaires même s’il s’agit d’un problème plutôt spécifique à Mindanao, à mon humble avis!). Bref, ces négos durent depuis un bon bout maintenant (plus de 2 ans) et là les rumeurs veulent qu’on soit près de signer un accord. D’où l’intérêt de la séance d’information.
Cette séance à été captivante! Mais pas nécessairement en raison du contenu de la présentation du monsieur. Ce n’est pas vraiment de sa faute: il faut dire que les négos se font dans le plus grand des secrets et qu’à chaque fois qu’il y a eu des ‘fuites’ ça a toujours créé plus de bordel que d’autres choses. Mais le secret qui entoure les négos a pour résultat que tout le monde répète toujours un peu la même chose. Que voulez-vous ça avance à pas de tortue un traité de paix et le plus grand succès est surtout d’arriver à créer, et maintenir (!), un climat de confiance entre les différentes factions. Pour l’instant, disons que c’est réussi et que je comprends la volonté de maintenir le secret.
Bref, ceci dit, il y a quand même eu quelques informations forts intéressantes. Entre autre sur le résultat des recensement de Cotabato (ville du sud de Mindanao aujourd’hui capitale de la région ARMM, Autonomous Region of Muslim Mindanao). En 1919, les mulsulmans y étaient largement majoritaire, suivi de près par les autochtones (ici appelé Lumad) et enfin par les Chrétiens. 1940, les Musulmans sont toujours majoritaires, mais avec un écart plus petit, ensuite viennent les Chrétiens et ensuite les Lumads. 1970: Largement majoritaire….les Chrétiens, les Musulmans composent maintenant environ 30% de la population et les Lumads moins de 9%! Le dernier recensement date de 2000 mais les résultats sont tellement contestés (vraiment politique un recensement!), que le prof n’ose pas les utilisé.
Est-ce à dire que les chrétiens sont de chaud lapins qui se multiplient à bouche que veux-tu? Pas nécessairement. En fait, ceci est plutôt le résultat de la politique de “relocalisation” des Chrétiens. En effet, suite à la 2e guerre mondiale, les Américains et la Haute Classe Dirigeante Pinoy (HCDP), ont décidé de ne pas attaquer de front le problème musulman au sud des Philippines mais plutôt d’y envoyer des colons chrétiens en leur allouant des terres à Mindanao. Ceci permettait à la HCDP et aux amerloques de faire une pierre deux coup: calmer les énarvés du Nord qui réclamaient une redistribution des terres sans pour autant leur céder les terres arables du nord des Philippines (ainsi de nos jours la Haute Classe Dirigeant Pinoy est toujours largement propriétaire terrienne à l’extérieur de Mindanao, et ce malgré deux soulèvements populaires et de nombreux changement de régime politique!) en leur donnant des terres du Sud et faire de la majorité mususlmane du Sud une minorité. Appuyé par le Land Act (première version 1901, deuxième 1919 et dernière 1939) qui alloue 16% des terres aux Chrétiens, 4% aux Musulmans 0% aux Lumads et le reste se partage entre État et corporations, cette politique a eu un succès fou en terme de noyade du fait musulman, mais est aussi en grande partie responsable du conflit armé qui sévit à Mindanao depuis 1970. Et ceux qui souffrent de cet état de fait n’est pas la Haute Classe Dirigeante Pinoy, ni les intérêts économiques et surtout militairement stratégique des amerloques, mais bien les gens (settlers -comme ils appellent les Chrétiens-Musulmans ou Lumads!) vivant à Mindanao. La guerre profite aux riches et tue les pauvres.
Autre info intéressante dans la présentation du monsieur, est le bref aperçu des trois thèmes majeurs des négos: sécurité, gouvernance et partage des terres. Question sécurité, depuis la signature du cessez-le-feu en 2004 et la mise en place de la International Monitoring Team (dirigé par la Lybie, qui était médiateur lors de l’autre conflit avec le Moro National Liberation Front -MNLF dont l’accord de paix a été signé en 1996 et a donné naissance à ARMM, en-tout-cas, un autre sujet passionnant!) les escarmuches entre MILF et les forces armés pinoys sont passé de plus de 200 en 2004, à une vingtaine en 2005 et pour 2006, le mois d’avril est le premier où aucune escarmouche n’a eu lieu! Ce sont quand même de bonnes nouvelles!
Les questions de la gouvernance et celle du partage du territoire sont quant à elles passionantes. Pas tant en raison de la présentation du monsieur (là il y allait gros comme le bras dans la redondance) mais plutôt à cause des questions du public. La peur, les préjugés et surtout les fins stratèges se sont faits voir!
1) Peur et préjugés. Premièrement, je dois dire que la salle était composée majoritairement de Chrétiens (donc de descendants de “settlers”). L’un des membres de la salle aurait entendu dire par quelqu’un qui aurait l’oreille du responsable de la sécurité de la présidente et du commandant du MI, que les gens du MI ne croyant plus en l’honnêteté du gouvernement philippin aurait décidé de retourner en guerre et de la commencer à Lanao Norte, là où se trouve Iligan. Cette affirmation a suscité une série de commentaires semblables, tous invérifiables mais tous faisant montre d’une crainte terrible du retour à la guerre (faut dire que le dernier épisode guerrier remonte à 2003, donc pas si loin!) mais aussi d’une certitude que seul le MI peut briser le cessez-le-feu. Préjugés, quand tu nous tient!
2) Une autre des rumeurs persistante est que le MI revendique environ 80% du territoire de Mindanao, et ceci incluerait Iligan. Concrètement, ça veut dire que Iligan serait sous gouverne musulmane. L’inquiétude des “settlers” se comprend, surtout lorsque l’on ajoute ça à l’autre rumeur qui veut que le MI ait maille à partir avec le respect des traités internationaux sur les droits humains et que sa volonté serait de créer un Etat islamiste (donc appliquer, par exemple, la Sharia). Je tiens à préciser qu’il s’agit de RUMEURS!!! mais ceci traduit des craintes réelles et justifiables. Malheureusement, dû au secret, le monsieur a été dans l’incapacité de commenter ces craintes.
3) Dans la catégorie remarques stratégiques je classerais 2 catégories de participants: 1)les environnmentaleux et 2) les rebelles. Commençons par les rebelles
En ce moment, il y a aux Philippines de forts mouvements sociaux pour changer la Constitution et de faire des Philippines une fédération parlementaire (même système politique qu’au Canada quoi! Moins la reine. Sont pas cons, quand même!) Si l’idée d’un système parlementaire à l’appui de la Haute Classe Dirigeante Pinoy (qui espère de cette façon maintenir son pouvoir en Chambre malgré corruptions et scandales, comme l’ont fait pendant si longtemps nos libéraux fédéraux), celle de la fédération passe plutôt de travers. À Mindanao cependant, beaucoup (settlers et autres) souhaiteraient voir la naissance d’une fédération et ainsi avoir plus d’autonomie par rapport au gouvernement central et aussi plus d’argent (il est fascinant que Mindanao produisent 60% des revenus des Philippines, mais que l’Île demeure l’un des coins les plus pauvres des Philippines!). Cependant, sans l’appui de la HCDP se projet est quasiment mort-né. L’espoir des rebelles? S’allier avec le MI, qui a l’oreille du gouvernement, et convaincre le MI d’exiger et d’obtenir une fédération. Ainsi, les régions “musulmanes” à titre de province auraient une plus grande autonomie et de plus grans pouvoirs et, par la bande, les autres parties de Mindanao en profiteraient et deviendraient elles aussi des provinces avec plus de pouvoir et d’autonomie. Revirement d’alliance plutôt intéressant, non?
Les écolos eux, sont un peu moins rigolos, mais quand même assez justes. Leur crainte est la suivante: si les Bangsamoro (Peuples Moro) obtiennent l’auto-gouvernance et surtout le contrôle de la gestion de leurs ressources naturelles, qui sera en mesure de garantir un développement contrôlé et surtout respectueux de l’environnement pour Mindanao? Leur crainte est juste en ce sens que dû aux conflits armés, les ressources naturelles sur le territoire musulman sont inexploités. Et Dieu sait qu’il y en a de la ressource, surtout en terme de minerais. La crainte des écolos est donc que le gouvernement et le MI s’entendent pour exploiter de façon anarchique ces ressources. En gros, que les musulmans se fassent acheter. J’ai toujours de la misère avec ce type de raisonnement, car il faut dire que les régions de Mindanao les plus “riches”, par ailleurs à forte majorité chrétienne, (Cagayan, Davao, Bukidnon, voire même Iligan) se sont développées au détriment de l’environnement, alors qui sont-ils ces settlers pour faire la morale aux autres? Et surtout, qui sont-ils pour croire que l’environnement ne serait pas important aux yeux des Bangsamoro? Les changements climatiques, tout le monde en subit les conséquences (sauf peut-être Bush et Harper, mais ça c’est un autre dossier!)!
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En bref, une discussion politique captivante, des analyses de stratégies pour atteindre ces fins fascinantes (je devrais vraiment lire Mao!) et tout ça live! Ce n’est plus de la théorie, ni des livres, mais du vrai-de-vrai! J’adore!
D’ailleurs tout le temps de cette discussion, je n’ai pas pu m’empêcher de penser la comparaison suivante (je ne suis pas certaine qu’elle soit juste, mais je vous la partage quand même) :
C’est un peu comme si les autochtones du Québec avaient pris les armes et maintenant négocieraient avec le gouvernement fédéral un traité de paix. Ce traité incluerait nécessairement une division du territoire actuel du Québec, cependant aucun “officiel” du gouvernement québécois ne participerait aux négos. De plus, la base légale sur lequel se baserait la position du gouvernement fédéral serait la Constitution canadienne (ce qui est le cas dans la négos GRP-MILF. Le GRP doit agir dans l’esprit et dans les limites de la Constitution pinoy, constitution que la majortié des mindanawan, Musulmans, Lumads et settlers mélangés, souhaitent modifier), alors qu’on sait tous que le Québec ne reconnaît pas cette Constitution….J’avoue que moi, dans cette situation là, j’aurais aussi drôlement peur de me faire b****r!